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Une semaine ? Deux semaines ? Je ne sais plus. Je ne me souviens que du dernier jour.


Grâce à la générosité des voisins de l'Aber-Ildut qui ont compris ma détresse, ma mère a réussi, tant bien que mal, à réunir l'argent pour être là à ma sortie.


Je sors de l’hôpital, je n’ai plus d’affaires, me voilà au Secours Populaire. Je choisis une chemise, un pantalon avant de repartir en ambulance pour l'aéroport. Dernier tour en ville, la sirène, l’arrière de la piste. Je ne suis pas seul, une dame utilise aussi ce moyen de transport… Nous arrivons à l’heure du départ et attendons sur le tarmac que l’escalier de l’avion descende. L’ambulance avance… Plus que quelques mètres et la France sera à quelques heures. Je suis sauvé, je vais retrouver famille, amis… et désespoir.

 
J’ai raté ma mission. Mais la difficulté de l’aventure me permet de relativiser : je suis tout cassé, mais j'ai la chance d’être vivant. Et tandis qu'elle vogue sur un océan d'insouciance, moi, je dois me reconstruire.


Je décide de passer le Certificat d’Initiation à la Navigation (CIN). Début de démarches, de papiers, d’attente… Et un jour le téléphone sonne, ce sera Concarneau pour six semaines de cours. Auberge de jeunesse, retour en classe, je suis le seul de la promotion à vouloir passer le diplôme de Patron Plaisance à la Voile (PPV). Pendant ces cours, je ne suis pas bien ; je bois et je travaille peu mais j’arrive tout de même à obtenir le précieux sésame, clé des portes de l’examen supérieur.


Il faudra attendre, encore et encore mais le temps passe vite, j’ai toujours des contacts, je ne suis pas seul. Je suis en quête d’informations, je pense souvent à elle et si j’ai décidé de passer ces brevets, c’est dans le fol espoir de pouvoir la croiser au hasard d’un port. Souvent le soir, quand je me couche, j’imagine ce jour où j’arrive dans un port sans nom. Je jette les amarres et c’est elle qui réceptionne ; moi je réceptionne son sourire, ce dernier sourire, celui de Saint-Martin, quand sur la route j’ai croisé sa voiture, l'étincelante preuve que j’ai compté pour elle. Je grimpe à l’avant, elle sourit encore, et ma jambe tremble, je sors... Pourquoi ? Pourquoi je n’ai pas profité de ce dernier moment d’intimité pour lui parler, pour lui dire : « on va où ? », pour lui demander où elle allait se ressourcer, pour discuter, simplement discuter ?


Revenons à nos moutons. Pour l’instant, je vis presque normalement, je me projette dans la vie en pensant encore qu’il est possible de croiser sa route… Je me trompe ! Je suis sur un terrain fertile pour la schizophrénie mais la maladie ne s'est pas encore déclarée, je suis juste un être en mal d’amour.

 
Concarneau, ville close ; j’aime beaucoup passer le bac, petit navire vert qui permet de traverser vers les salles de cours ; sinon, la nuit je brûle mon angoisse, ou mes heures, dans une sorte de temple troglodyte, un bar insolite où nous buvons beaucoup. J’ai bien quelques camarades de cours, mais je ne suis pas à l’aise, ce sont des gens qui veulent être pêcheur ou marin de commerce, comme papa.

 

Moi je veux aller vers la plaisance, vers les îles, vers elle. Malgré tout, je tiens bon et reste en cours. Je passe l’examen sans trop de problème, seule la mécanique qui n'est décidément pas mon fort, mais cela, je le savais dès le départ. Lors d’une escapade sur Quimper, nous écrasons un animal, un renard selon le conducteur ; est-ce une métaphore de ce que sera ma vie dès lors ?

 

Je traîne mes guêtres un peu partout, le vide, le manque d’espoir, je suis de plus en plus mauvais compagnon car je suis triste. Je navigue de temps à autre sur de petites distances, et je me prépare à passer l’examen supérieur le PPV, non sans peur. J’ai peur de ne pas être à la hauteur, et quand la session arrive, je suis transi, le test d’évaluation m’inquiète, ai-je le niveau ? Je me souviens de cette journée : nous sommes au centre et nous sommes nombreux, plus nombreux que le nombre de places. J’apprends, comme les autres, que c’est sur l’eau que nous allons être évalués. Je ne suis pas fier. Je n’ai pas confiance. Je pars pourtant à l’assaut de cette barrière que je juge infranchissable, l’estomac noué, presque tremblant. Le précieux sésame est là, indispensable pour que je puisse continuer à rêver, m'évader d'un présent qui ne me convient pas, avancer vers un futur plus conforme à mon idéal. La peur au ventre, je passe le test, et je suis le premier surpris de faire parti des heureux lauréats de la cuvée 2003.

 
À partir de là, je vais passer six mois à travailler les cartes, le moteur ; les cours sont sur l’eau tous les mercredis. Parfois, le froid nous donne envie de rester à quai, mais nous sommes tous conscients de la chance de naviguer dans le cadre de nos études. Nous avons aussi des semaines de navigation où nous mettons en application les cours théoriques. J’apprends, je loge dans un petit appartement, finie l’auberge de jeunesse. Nous allons aux Scilly, ces îles sont magnifiques, j’ai déjà eu la chance de les visiter … mais là, un coup de pêche, des maquereaux, des rires, de la joie !

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