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L’été, nous sommes beaucoup, et nous courons d’un terrain de jeu à l’autre. Le bel âge, douze, treize ans, je sais godiller, et je pêche dans un trou de petits poissons. Un jour, avec Olivier mon voisin et compagnon de pêche, j’ai jeté le grappin, il n’était pas accroché. Je veux dire par là, que le cordage, je le tenais en mes mains, et que le fer de lance qui croche au fond s'est perdu. Je n’en parlerai pas à la maison, c’est mon père qui l’avait lui-même forgé. Un peu plus tard, je pêche, coup de chance, je pêche mon ancre, incroyable ! Nous tentons de manger notre friture, faire comme les grands nous nourrir de notre pêche barbecue, un désastre malgré le fait que nous ayons recouvert nos prises du jour de tonnes d’aluminium. Dans l’eau, je m’invente des histoires quand je sens glisser sur mon corps les algues. Je frissonne. J’imagine le pire : un serpent dans mon slip. Je crois que je vais me faire piquer, couler, aller rejoindre les sirènes de la ville d’Ys. Ma recette : je sors de cette mare noire. Je nage vers le bleu. Digression. D’ailleurs, pour gagner mon droit aux loisirs, moi et des camarades, allons travailler autour du Roch’Melen, la sorcière ; nous savons que le varech vaut de l’or, le petit goémon est son nom. Nous en ramassons à un mauvais endroit, sous les pieds de la femme roche, elle n’est pas fertile, beaucoup de sueur, beaucoup de labeur, et pas un franc. Cette algue n’est pas homozygote de l’autre énoncée, nous avons juste nettoyé des rochers. Plus tard, nous recommencerons mais cette fois au bon endroit, à Port Blanc, un lieu que nous fréquentons, car cette plage minuscule a des rochers qui nous amusent, surtout un toboggan sculpté qui apparaît à marée basse. Algues vertes glissantes, gélatineuses, c’est notre piste de ski miniature, mais aucun de nous ne se moque de cette station balnéaire qu’est l’Aber en été, le sphinx veille sur lui, ce vieil endroit qui sent le granit, la carrière, et ses vestiges de pierre rose.

 

J’aime pas le car, cette demi-heure où des idiots se battent pour les places du fond, ce bruit, ce manque de quiétude et cette obligation de se lever pour aller étudier au collège. Portsall, la rentrée scolaire, je suis en cinquième, enfin je le crois ; dehors la cour, il ne fait pas très froid, nous sommes tous là de la sixième à la troisième attendant son nom pour suivre sa classe. Les noms passent, et les lignes se forment, discussions, rires, professeur principal et l’information principale, Maman a oublié de m’inscrire, je ne suis sur aucune liste, et je ne suis pas le seul dans ce cas là. Ce sera un tirage au sort chez le proviseur, règles d’équité. Pas de chance, je ne vais pas en cinquième B, mais en cinquième C, une lettre qui fera toute la différence, et mon premier échec scolaire, car jamais je ne m’habituerai à ces nouveaux camarades. Un de ces petits riens qui changent une vie. Je redouble, et partirai l’année suivante à Brest Kerichen. Ce sont les années sport, football, tennis de table, et planche à voile, les années " Briseur d’écume " le club de voile, association d’individus portés par la même passion de la mer. Je gagne un peu d’argent, de quoi m’offrir une voile ; ce sont des années plaisir, insouciance, bains, et découverte de ce plaisir de transmettre. L’été est doux, même si l’orage gronde, j’aime jouer dans l’eau, et si le vent se lève, je tente de braver les tempêtes. Découverte aussi du croiseur, petit voilier pour aller loin hors de l’entrée du port. Les filles n’ont pas de place dans ma vie ; je les croise, elles me sourient mais je n’ai pas d’attirance autre que pour Agnès, la belle Agnès. Elle sortira avec les précoces, ceux qui organisent des boum chez eux (eh oui nous sommes dans les années quatre-vingt.) Je suis introverti, presque malade tant je suis sans voix, toujours ce traumatisme de primaire, ce manque de confiance marque de fabrique de mon moi. Je joue tous les jours chez Yannick, ou chez Ludo, ce sont des années bonheur et insouciance tels qu’un jour je ne vais pas à l’école. Ma mère frappe à ma chambre, entre, je reste au lit. Suis-je souffrant ? Non, je n’ai plus de pantalons pour m’habiller, et comme aller en slip ou en caleçon à l’école, ce n’est pas conseillé… Je dors.

 

Plus j’avance dans ce récit, plus j’ai de souvenirs, et comme aujourd’hui, j’ai la mémoire confuse, veuillez accepter mes excuses. Ce monde en désordre reflète ma chambre, jamais rangée. D’ailleurs, je change souvent de chambre, j’ai la manie de récupérer celles que mes frères ou sœurs laissent, un peu comme pour la collection de timbres, je fais miennes des choses qui ne m’appartiennent pas, et je donne facilement. Un jour, j’ai vendu une voile de planche pour trois fois rien car je n’arrivais pas à la gréer facilement ; à peine vendue, j’ai tout autant regretté de tenir les trois cents francs dans ma poche, que de voir le sourire de Ronan s'afficher en grand, il savait qu’il venait de faire une belle affaire. Gamelles en vélo à la pelle, je me souviens de cet exploit : attraper un ballon et une guêpe à la fois sur le terrain vert gazon de mon enfance, je plonge, j’arrête le tir, et ne retire pas le dard dans la paume de ma main, je cours voir maman qui me soigne. Elle n'est présente que quand je suis malade, elle me borde quand j’ai de la fièvre, car quand je suis fiévreux, je cauchemarde dur, poursuivi dans tous les recoins de ma vie par un assassin de petit idiot. Je suis en nage, je tremble, et je ne souhaite à personne de se retrouver dans cet état de mi-conscience où la folie guette, déjà tapie dans un coin.

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